L’aile ou la cuisse ?

De Funès et Coluche dans le film "L'aile ou la cuisse" de Claude Zidi

De Funès et Coluche dans le film "L'aile ou la cuisse" de Claude Zidi

La parfumerie moderne, ou tout l’art de ne pas dire…
ce que de toutes façons vous ne pouvez pas voir…

(Mais qui ferait faire cette tête à Louis De funès…)


« Si j’étais parfumeur, je mettrais tout dans le flacon et rien dans la présentation… et pour qu’il soit inimitable je voudrais qu’il coûte extrêmement cher »

Coco Chanel

Aujourd’hui, la valeur du contenu du flacon ne dépasse pas 10% de son prix dont la plus grande partie sert à payer la publicité… paix à votre âme Dame Chanel.


Que ceux qui attendaient le sujet annoncé depuis deux jours me pardonnent mais un article a doublé l’autre…

J’ai regardé tout à l’heure un reportage d’envoyé spécial diffusé le 3 février, intitulé « Parfum, les coulisses du succès ».

Ce court reportage (un peu moins de 24 minutes) est un très bel exemple de la langue de bois employée par les parfumeurs, toutes les petites déformations habituelles de la vérité concernant les matières premières y sont…

Ce qu’on y voit et entend est un peu triste mais en même temps, presque à s’étouffer de rire si on s’amuse à y relever les contradictions.

En préambule, présentation de Jean-Claude Ellena.

JC Ellena dans "Parfum, les coulisses du succès", Fr2, Envoyé spécial.

JC Ellena dans "Parfum, les coulisses du succès", Fr2, Envoyé spécial.

Je tiens à dire que j’ai une grande estime pour lui, je ne remets pas en cause la valeur globale de l’homme ni son talent !   Je déplore simplement un petit manque d’honnêteté intellectuelle dans les propos recueillis pour ce reportage…

C’est un brillant compositeur de parfums, fils de parfumeur et père de Céline Ellena, elle même nez qui publie le blog Chroniques Olfactives vers lequel vous pouvez trouver un lien ci-contre.

Je recommande la lecture du livre « Le Parfum » signé par lui, Collection « Que sais-je ? » aux Presses Universitaires de France.
Et vous recommande même de vous pencher sur certains de ses parfums, chez Hermès dont il est le nez exclusif depuis 2004 mais également chez L’Artisan Parfumeur ou plus ou moins chez lui, à savoir The Different Company sur Internet ou rue Ferdinand Duval à Paris.

Une fois dit tout le bien que j’en pense, il reste que je n’adhère pas à ce qu’il affirme ici. A sa décharge ce point de vue est celui de l’immense majorité des parfumeurs modernes qui ont cédé aux sirènes de la chimie depuis le début du 20ème siècle (appelons donc ça l’effet troupeau…).

De mon avis personnel, ce choix semble surtout avoir été dicté par la recherche de la facilité dans les approvisionnements et pour faire du nouveau facilement avec de nouvelles molécules mais surtout la quête du toujours plus …de profit !
Une tradition est ainsi née de l’impératif de préserver la belle image de cette industrie, de masquer sa perversion, celle de légitimer absolument le recours au synthétique par un argumentaire bien rôdé (mais discutable). Maintenir le « mythe de Grasse » que JC Ellena semblait évoquer avec une pointe de nostalgie dans l’ouvrage cité plus haut.

Pour vous décrire un peu le contenu du reportage, on y trouve (en durées approximatives) :

-3 minutes d’introduction du sujet (Chez Sephora sur les Champs-Elysées en particulier… la marque est bien peu cachée.)
-1 minute pour nous dire que le n°5 de Chanel est basé sur le jasmin de Grasse alors que tout connaisseur sait que sa particularité est surtout d’avoir été le premier parfum fortement dosé en aldéhydes synthétiques !   On l’a pour cette raison pris comme l’archétype des parfums dits « Floraux aldéhydés ».
-6 minutes pour nous montrer la récolte/extraction du jasmin
-1 minute 30 pour présenter le talentueux Jean-Claude Ellena et dire qu’il faut de nombreux essais et matières pour créer un parfum. (Ca fait court je trouve…)
-1 minute 30 pour nous dire que le chimique c’est fantastique et que le naturel ne vaut rien (Innombrables possibilités du chimique et prix abordable, la nature fournirait finalement peu de matières, trop chères et c’est donc au final grâce à la chimie que la parfumerie est devenue un art… c’est elle qui est source d’originalité par la richesse de la largeur de palette qu’elle offre…)
Comme une réplique de film de Les nuls je dirais avec une intonation dissonante « J’y crois à mort ! »
Quand même, les acharnés ! Tant de méchancetés et d’ingratitude à l’égard de Dame Nature qui leur a toujours fourni leurs plus belles matières premières ! Et surtout tellement de contrevérités hypocrites en une minute trente, c’est impressionnant… Plus que JC Ellena qui a au moins son talent de nez et l’excuse de vouloir défendre son gagne-pain pour le pousser à arranger la réalité, ce sont les journalistes que je trouve lamentables d’avoir adhéré une fois de plus à la version officielle grotesque et mensongère du monde de la parfumerie (de synthèse).

On nous explique que l’originalité est importante et que le nez est de ce fait un « chasseur d’odeurs ».
Alors comme on vient de dire que la chimie est seule pourvoyeuse des nouveautés qui permettront à l’artiste nez de s’exprimer, on attend tout émoustillé de voir ces merveilles de technologie que sont les mélangeurs, réacteurs et autres évaporateurs où le pétrole entre et d’où les belles molécules à parfum sortent ! (Ca me rappel un peu le film « L’aile ou la cuisse »…)
On est excités donc, se disant qu’on va voir de belles cuves, de l’inox, du chromé, de l’aluminium, même peut-être du cuivre !

Et là c’est le drame !
Un crétin au goût douteux a dû penser que c’était plus joli de montrer des fruits alors on se retrouve à suivre notre JC au pays des mandarines, au lieu de le retrouver au cœur d’une belle usine chimique. Vraiment, il y en a qui ont perdu la notion des belles choses !

-3 minutes sur l’importance du choix des mandarines …pour son prochain parfum !
Ah bon ? Mais, des mandarines c’est original ?
A priori selon lui-même il y a des molécules vachement plus rigolotes mais bon, il en mettra sans doute un peu aussi pour égayer la mandarine ne vous inquiétez pas ! (Vous voici soulagé n’est-ce pas ?)

Enfin en même temps à la fin de ces 3 minutes là, il explique que la qualité des mandarines est très importante pour lui, qu’il peut orienter et composer son parfum en fonction de la qualité des mandarines.
Mince mais alors, moi qui croyais bien l’avoir entendu dire que la chimie donnait plus de nuances et de couleurs à sa palette… là j’ai du mal à suivre !

Je prends mon Que sais-je, « Le Parfum » par JC Ellena pour essayer de comprendre JC en lisant JC lui-même et là je vois (page 41) qu’il a réduit en 20 ans sa palette de 1000 à moins de 200 matières premières et que pour ses dix dernières créations sur trois ans, 130 matières ont en fait été utilisées. A la page suivante « Quoi qu’il en soit, si la qualité d’une matière peut contribuer à l’originalité d’une fragrance, un «beau» jasmin, une «belle» rose, une «belle» molécule de synthèse ne donne pas un beau parfum »

Page 88 il dit aussi « Aujourd’hui 60 matières premières font 80% de toutes les formules de la parfumerie ».

Du coup ça ne m’aide pas non plus à comprendre en quoi les milliers de molécules chimiques potentiellement utilisables sont une merveilleuse source de créativité. Pourquoi l’avoir même présentée à demi mots comme indispensable en disant que c’était grâce à la chimie que la parfumerie était devenue un art ? Il me faisait une blague c’est ça ?   Il me regarde par une caméra cachée dans ma télé ?   (Bon je suis gentil, je ne parle même pas du manque d’originalité créative qui lui est de plus en plus reproché… mais c’est un comble dans sa bouche cette histoire d’originalité par le chimique !)

Cher M Ellena, vous voulez vraiment nous perdre en route ou vous racontez des bêtises parce vous avez reniflé un peu trop fort vos mandarines en Italie ?

On vous pardonnera ce moment d’égarement parce qu’on vous aime bien mais quand même, n’abusez pas des mandarines !

-3 minutes glamour, on regrette encore de ne pas avoir vu plus de réacteurs chimiques mais on se console en regardant les belles boutiques, robes, actrices et mannequins qui permettent de vendre les parfums. Oui parce qu’on nous dit au passage que le marketing d’un parfum représenterait environ un quart du prix d’un flacon. (Quand on sait qu’il ne reste que 10% maximum pour les matières premières de nos jours, il doit donc rester largement de quoi payer les dividendes des actionnaires…)

-3 minutes enfin, les dernières, on retrouve notre cher Jean-Claude présenter le résultat aux deux décideurs de chez Hermès…

Là comme on l’aime toujours bien on se dit… pauvre Jean-Claude, toi qui t’es donné du mal ils te répondent « essai encore »… Promis, nous on ira les sentir (avec modération) tes mandarines et on espère qu’elles seront dans l’esprit que tu voulais leur donner, on aimerait même autant qu’elles ne correspondent pas trop à ce qu’attendait le sacro-saint « Marché » !

Pour ma part je te souhaite bonne route Monsieur J-C Ellena, plein de jolies créations à venir mais s’il te plaît, pas trop de synthétique !   Sachant d’où ça vient j’ai du mal à partager ton rêve !

Un exemple de ce que j’ai en tête ?

Héliotropine (=Piperonal) Jianzhong Nuclear Fuel Co., Ltd. (Chine)

Héliotropine (=Piperonal) de "Jianzhong Nuclear Fuel Co., Ltd." (Chine)

Ah le charme des compagnies chinoises du nucléaire et du pétrole !

Un dernier détail pour enfoncer le clou, s’il est dit dans le reportage que 20% des matériaux aromatiques d’un parfum sont naturels, certains avancent un chiffre encore bien pire, sur wikipedia par exemple : « De nos jours, ces molécules synthétiques représentent 98 % de la totalité des substances utilisées en parfumerie. » (Sans parler de l’alcool utilisé qui n’a plus grand chose de naturel non plus…)

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Au sujet des matières premières…

Puisque j’ai déjà évoqué le fait que j’avais choisi de ne m’intéresser qu’aux matières naturelles comme bases de mes créations, je vais commencer par quelques explications sur ces matières, en essayant de trouver un équilibre entre détails nécessaires et excès d’explications techniques…

Différentes catégories :

Si l’on met de côté les molécules organiques synthétiques, généralement issues du minéral (pétrole) dont les chimistes inondent généreusement la parfumerie actuelle, il ne reste que des matières d’origine végétale ou animale.

« Origine animale » ?

Je suis certain que ça en fera réagir plus d’un(e)… Alors petite explication :

Les matières animales ne nécessitent pas forcément d’acte de cruauté envers les animaux, la « Pierre d’Afrique » par exemple ou hyraceum, ingrédient glamour par excellence, est produite par le Daman du Cap (procavia capensis), un petit mammifère d’Afrique du Sud ayant l’apparence d’un gros rongeur. L’hyraceum est de l’urine riche en phéromones déposée toujours au même endroit par les membres d’une colonie pour marquer leur territoire. Après plusieurs siècles de vieillissement, l’urine séchée se pétrifie et prend une belle teinte brun sombre. Ce produit est ensuite dissous dans de l’alcool ou d’autres solvants et peut fournir une absolue utilisée en parfumerie.

Le Castoreum quand à lui est issu de glandes de castors, là c’est un peu plus violent puisqu’on est obligé de tuer l’animal… Mais il peut être prélevé sur des animaux qui sont tués également pour leur chaire et sont issus d’élevages canadiens, donc après tout si vous mangez de la viande l’utilisation de castoréum ne devrait pas vous traumatiser.

Matières d’origine végétale

Je ne vais détailler que celles que j’utilise principalement, à savoir :

Oléorésines, essences (au nombre de 3 : huiles essentielles, extraits au CO2 supercritique, absolues)

et arômes naturels… un peu détournés de leur usage normal.

J’aurais pu évoquer l’infusion, les teintures et pourquoi pas …le rhum ou d’autres choses originales mais ce sont là des matières d’un usage plus marginal. Le « fractionnement » sera quand à lui abordé un de ces jours de par son importance pour le parfumer moderne et son intérêt théorique, même si personnellement je n’en utilise pas pour le moment et ne suis pas très tenté de le faire.

Les oléorésines

Sont à la base des sécrétions naturelles issues de certains végétaux tels que les exsudats des conifères, des copaïers et de quelques autres, formées d’une essence et de la résine résultant de l’oxydation de cette essence. On recueille généralement les oléorésines par incision de l’écorce du végétal mais par extension les substances aromatiques résineuses extraites par solvant se voient appelées oléorésines, c’est le cas par exemple des extraits concentrés épais tirés de la vanille par macération dans l’éthanol puis évaporation.

Les essences

Sont des concentrés de molécules odorantes volatiles extraites des glandes à essence de certaines parties de végétaux aromatiques. Par extension cette catégorie inclut les absolues qui ne sont généralement pas issues de glandes à essence de végétaux mais de matières végétales ou animales dont on parvient tout de même à tirer un concentré de molécules aromatiques par des moyens plus performants impliquant des procédés d’extraction en deux temps (expliqués un peu plus bas sur cette page).

Elle peuvent être obtenues par simple expression à froid dans le cas des hespéridés (les zestes d’agrumes sont en effet rappés par grattage puis pressés)

Dans le cas des huiles essentielles, cette extraction se fera par circulation de vapeur d’eau sur les végétaux généralement frais et plus rarement secs.
Il existe parfois une confusion entre huile essentielle et essence. Dans le végétal nous avons affaire à une essence qui une fois extraite se voit appelée huile essentielle pour préciser qu’elle a été extraite par distillation à la vapeur d’eau.
Obtention d’une huile essentielle :
Distillation d'une huile essentielle

Dans le cas de l’extraction dite « au CO2 supercritique » on utilise du dioxyde de carbone froid sous pression qui se trouve dans un état mi liquide mi gazeux appelé état « supercritique ». Cela nécessite un équipement moderne complexe et de grande dimension mais présente l’avantage de présenter un bon rendement en permettant d’extraire certains composants trop peu volatiles pour être extraits par la vapeur d’eau tout en préservant certaines molécules fragiles qui auraient pu être cassées par la chaleur.

Les absolues (parfois appelées absolus) sont quand à elles (ou eux…) le résultat d’une double extraction par des solvants.
La plus ancienne méthode utilisée pour leur obtention était celle appelée l’enfleurage.
La première étape utilisait les excellents solvants naturels de molécules odorantes que sont les graisses ou huiles désodorisées, à froid ou à chaud selon la fragilité des fleurs.

Un exemple d'enfleurage artisanal

Exemple d'enfleurage artisanal

A chaud les fleurs étaient plongées directement dans la graisse fondue ou l’huile chaude dans laquelle elle macéraient quelques heures.
A froid on utilisait des tissus imprégnés d’huile, des plats en céramique ou en verre et plus récemment (voir actuellement, même si c’est devenu rare) des châssis constitués de plaques de verre fixées dans des cadres en bois sur lesquels était étalée de la graisse. Sur ces supports enduits de matières grasses on plaçait les fleurs qu’on remplaçait plusieurs fois et dont elles absorbaient l’odeur.

Que l’enfleurage ait été fait à froid ou à chaud, l’huile ou la pommade odorante obtenue était ensuite battue dans l’alcool puis décantée et filtrée pour séparer l’alcool chargé de molécules aromatiques de la graisse qui les lui avait cédées.

Vieille photo montrant un atelier d'enfleurage

De nos jours, le plus souvent on utilise un solvant organique volatil synthétique (hexane, alcool benzylique ou autres…)
que l’on évapore ensuite pour obtenir une pâte contenant essentiellement les cires et molécules aromatiques du végétal, pâte appelée concrète (pour les végétaux soumis frais à l’extraction) ou un résinoïde (pour les végétaux utilisés après séchage). De même que dans le cas des enfleurages, afin de ne conserver que les éléments solubles dans l’alcool qui sont les plus aromatiques on procède à un mélange de la concrète ou du résinoïde avec de l’alcool par battage, souvent en chauffant. Le mélange est ensuite refroidi, décanté, filtré (on en retire ainsi en particulier des cires végétales…).

Tant dans le cas d’un enfleurage que d’une extraction par solvants volatils, on évapore ensuite le deuxième solvant qu’est l’éthanol, généralement sous vide, pour obtenir enfin l’absolue, qui est sans doute la matière la plus spécifiquement adaptée à la parfumerie alcoolique et la plus utilisée même si elle est parfois utilisée à des fins médicinales en aromathérapie.

Les « arômes naturels »

Là ça se complique un peu car les procédés d’obtention sont multiples.
Les arômes naturels peuvent être d’origine végétale ou animale. Ils doivent n’avoir subi qu’un nombre limité de transformations autorisées (extraction, concentration, distillation, torréfaction, fermentation ou réaction enzymatiques) et aboutir en tous cas à des préparations compatibles avec une consommation humaine…
Il n’est pas rare que l’on parte de jus pour les fruits et d’infusions pour le thé, le café ou plantes aromatiques.
Ces extraits étant passés à l’évaporateur rotatif avant d’être à nouveau mélangés en concentration souhaitée dans une base alcoolisée ou sucrée selon l’arôme…
(Et non pour une fois même si le schéma de l’évaporateur est un peu impressionnant, ça n’a rien de chimique !)

Leur plus fréquent inconvénient pour la parfumerie est donc d’être fréquemment sucrés… Mais le sucre semble pouvoir être en partie éliminé au glaçage du parfum, surtout à degré alcoolique élevé.

Schéma type d'évaporateur rotatif

Les goudrons ou huiles issues de pyrolyse

Principalement utilisée pour des bois (cade, bouleau, pins, chêne… le plus réputé en parfumerie étant le goudron de bouleau) la pyrolyse (pouvant étymologiquement se traduire plus ou moins par destruction ou liquéfaction par la chaleur) est un procédé consistant à distiller du bois à sec en le brûlant finalement dans la cuve de distillation et à en recueillir la fumée condensée sous forme d’une huile épaisse et noire qui présente évidemment une forte odeur …de fumée.

Schéma de pyrolyse du cade

Schéma de pyrolyse du cade