Œillets, jasmins et santals

Non ce n’est pas le nom de la dernière composition à la mode, juste quelques précisions concernant 3 matières traditionnelles de la parfumerie naturelle.

Dianthus caryophyllus (par Michèle Funston)

Œillet (Dianthus caryophyllus) par Michèle Funston

Concernant l’œillet, il faut savoir qu’il est généralement reconstitué car si on en tire bien une précieuse absolue, elle est loin de sentir la fleur d’œillet mais est intéressante par ses côtés un peu poivré épicé, huileux, animal et vaguement floral. Il y a ensuite des reconstitutions diverses généralement synthétiques, éventuellement naturelles et plus ou moins respectueuses de la forme originale…

Dianthus caryophyllus L. (photo par Zeynel Cebeci)

L'œillet commun dit "des fleuristes" ou œillet giroflé (Dianthus caryophyllus) (photo par Zeynel Cebeci)

Pour le jasmin c’est un peu différent, il y a des absolues assez fidèles à la fleur mais… je vais essayer de résumer ce vaste sujet.

Jasmin de Madagascar (Stephanotis floribunda) http://olharfeliz.typepad.com

Jasmin de Madagascar (Stephanotis floribunda) http://olharfeliz.typepad.com

Il en existe plus de 200 espèces, sans parler des nombreux faux jasmins comme celui de Madagascar qui est un Stephanotis mais présente toutefois une puissante odeur mi jasmin mi jacinthe, le jasmin étoilé, qui fait souvent illusion dans les jardins ou encore le « jasmin d’hiver » qui est inodore…

Deux furent utilisées historiquement en parfumerie  :

Jasminum grandiflorum

Jasmin blanc d'Espagne (Jasminum grandiflorum) Photo d'auteur inconnu

J. officinale ssp grandiflorum (littéralement « officinal, sous espèce à grandes fleurs ») appelé jasmin blanc ou jasmin d’Espagne  qui était (est ?) produit à Grasse.

Jasminum odoratissimum

Jasmin jaune (Jasminum odoratissimum) photographié dans les iles Canaries par P.Schönfelder

Et  J. odoratissimum (que l’on peut traduire par jasmin très odorant) appelé jasmin jaune, jasmin jonquille ou jasmin fruité , dont l’odeur est réputée fine et fruitée qui semble avoir été utilisé également (Selon Wikipédia : « introduit en France des îles atlantiques en 1656 »)
De ces deux là, seul le grandiflorum est à ma connaissance encore produit  sous forme d’absolue.
Par contre, depuis relativement peu de temps semble-t-il (vers 1990), est arrivée sur le marché l’absolue de J. sambac, appelé jasmin d’Arabie dont je ne conçois pas de pouvoir me passer tant je le trouve délicieusement fin et utile à diverses reconstitutions florales. Un peu moins animal que le jasmin d’Espagne il a quelque chose de plus cristallin sans être pour autant dépourvu de complexité. Il évoque assez nettement la fleur fraîche d’acacia (robinier) voire un peu un muguet auquel il manquerait une facette verte.

Jasmin d'Arabie (Jasminum sambac) ptoto : http://olharfeliz.typepad.com

Jasmin d'Arabie (Jasminum sambac) ptoto : http://olharfeliz.typepad.com

Nécessitant environ sept millions de fleurs pour un kilo d’absolue. Le jasmin naturel est cher, réservé aux parfums de luxe, quand il n’est pas remplacé par une version 100% synthétique… Ce qui explique que j’ai toujours du mal à retrouver les vrais jasmins que je connais dans les parfums qui en annoncent dans leur composition.

Pour le Santal, même chose, il en existe bon nombre, des vrais du genre Santalum et des faux… :

J’en connais principalement 4 qui sont (ou ont été) utilisés en parfumerie.

Santals dont santal blanc (Santalum album) par Michele Funston

Santals dont santal blanc (Santalum album) par Michele Funston

Le premier, le santal blanc (Santalum album) est devenu très rare et protégé en certains endroits car presque disparu… Il est donc hors de prix et l’utiliser serait de toutes façons anti-écologique. Il semble toutefois que des plantations commencent à être entreprises dans certaines régions de l’Inde. Espérons qu’on puisse un jour retrouver une production plus abordable et durable de santal blanc.

Deux autres sont précieux et assez chers mais restent abordables (pourvu que ça dure) le santal d’Australie (S. spicatum ) et le santal de Nouvelle-Calédonie (S. austrocaledonicum). Malgré des différences il représentent de bonnes alternatives au premier grâce à la présence de santalols alpha et béta (comme dans S. album). Ils présentent des odeurs caractéristiques de santal et une bonne tenue.

Le dernier, que l’on peut qualifier de très économique comparativement aux précédents, est en fait un Amyris et pas un véritable santal sur le plan botanique. Il permet de faire vaguement illusion quand on veut un effet de santal pas cher en restant dans le naturel. Il est toutefois bien différent des autres tant en terme d’odeur que de tenue car il ne contient en fait pas de santalol.

Voilà, j’espère avoir éclairci un peu vos idées sur ces matières naturelles nobles que la parfumerie moderne reproduit généralement (assez grossièrement) par synthèse et appelle œillet, jasmin ou santal sans plus de précisions…

Au sujet des matières premières…

Puisque j’ai déjà évoqué le fait que j’avais choisi de ne m’intéresser qu’aux matières naturelles comme bases de mes créations, je vais commencer par quelques explications sur ces matières, en essayant de trouver un équilibre entre détails nécessaires et excès d’explications techniques…

Différentes catégories :

Si l’on met de côté les molécules organiques synthétiques, généralement issues du minéral (pétrole) dont les chimistes inondent généreusement la parfumerie actuelle, il ne reste que des matières d’origine végétale ou animale.

« Origine animale » ?

Je suis certain que ça en fera réagir plus d’un(e)… Alors petite explication :

Les matières animales ne nécessitent pas forcément d’acte de cruauté envers les animaux, la « Pierre d’Afrique » par exemple ou hyraceum, ingrédient glamour par excellence, est produite par le Daman du Cap (procavia capensis), un petit mammifère d’Afrique du Sud ayant l’apparence d’un gros rongeur. L’hyraceum est de l’urine riche en phéromones déposée toujours au même endroit par les membres d’une colonie pour marquer leur territoire. Après plusieurs siècles de vieillissement, l’urine séchée se pétrifie et prend une belle teinte brun sombre. Ce produit est ensuite dissous dans de l’alcool ou d’autres solvants et peut fournir une absolue utilisée en parfumerie.

Le Castoreum quand à lui est issu de glandes de castors, là c’est un peu plus violent puisqu’on est obligé de tuer l’animal… Mais il peut être prélevé sur des animaux qui sont tués également pour leur chaire et sont issus d’élevages canadiens, donc après tout si vous mangez de la viande l’utilisation de castoréum ne devrait pas vous traumatiser.

Matières d’origine végétale

Je ne vais détailler que celles que j’utilise principalement, à savoir :

Oléorésines, essences (au nombre de 3 : huiles essentielles, extraits au CO2 supercritique, absolues)

et arômes naturels… un peu détournés de leur usage normal.

J’aurais pu évoquer l’infusion, les teintures et pourquoi pas …le rhum ou d’autres choses originales mais ce sont là des matières d’un usage plus marginal. Le « fractionnement » sera quand à lui abordé un de ces jours de par son importance pour le parfumer moderne et son intérêt théorique, même si personnellement je n’en utilise pas pour le moment et ne suis pas très tenté de le faire.

Les oléorésines

Sont à la base des sécrétions naturelles issues de certains végétaux tels que les exsudats des conifères, des copaïers et de quelques autres, formées d’une essence et de la résine résultant de l’oxydation de cette essence. On recueille généralement les oléorésines par incision de l’écorce du végétal mais par extension les substances aromatiques résineuses extraites par solvant se voient appelées oléorésines, c’est le cas par exemple des extraits concentrés épais tirés de la vanille par macération dans l’éthanol puis évaporation.

Les essences

Sont des concentrés de molécules odorantes volatiles extraites des glandes à essence de certaines parties de végétaux aromatiques. Par extension cette catégorie inclut les absolues qui ne sont généralement pas issues de glandes à essence de végétaux mais de matières végétales ou animales dont on parvient tout de même à tirer un concentré de molécules aromatiques par des moyens plus performants impliquant des procédés d’extraction en deux temps (expliqués un peu plus bas sur cette page).

Elle peuvent être obtenues par simple expression à froid dans le cas des hespéridés (les zestes d’agrumes sont en effet rappés par grattage puis pressés)

Dans le cas des huiles essentielles, cette extraction se fera par circulation de vapeur d’eau sur les végétaux généralement frais et plus rarement secs.
Il existe parfois une confusion entre huile essentielle et essence. Dans le végétal nous avons affaire à une essence qui une fois extraite se voit appelée huile essentielle pour préciser qu’elle a été extraite par distillation à la vapeur d’eau.
Obtention d’une huile essentielle :
Distillation d'une huile essentielle

Dans le cas de l’extraction dite « au CO2 supercritique » on utilise du dioxyde de carbone froid sous pression qui se trouve dans un état mi liquide mi gazeux appelé état « supercritique ». Cela nécessite un équipement moderne complexe et de grande dimension mais présente l’avantage de présenter un bon rendement en permettant d’extraire certains composants trop peu volatiles pour être extraits par la vapeur d’eau tout en préservant certaines molécules fragiles qui auraient pu être cassées par la chaleur.

Les absolues (parfois appelées absolus) sont quand à elles (ou eux…) le résultat d’une double extraction par des solvants.
La plus ancienne méthode utilisée pour leur obtention était celle appelée l’enfleurage.
La première étape utilisait les excellents solvants naturels de molécules odorantes que sont les graisses ou huiles désodorisées, à froid ou à chaud selon la fragilité des fleurs.

Un exemple d'enfleurage artisanal

Exemple d'enfleurage artisanal

A chaud les fleurs étaient plongées directement dans la graisse fondue ou l’huile chaude dans laquelle elle macéraient quelques heures.
A froid on utilisait des tissus imprégnés d’huile, des plats en céramique ou en verre et plus récemment (voir actuellement, même si c’est devenu rare) des châssis constitués de plaques de verre fixées dans des cadres en bois sur lesquels était étalée de la graisse. Sur ces supports enduits de matières grasses on plaçait les fleurs qu’on remplaçait plusieurs fois et dont elles absorbaient l’odeur.

Que l’enfleurage ait été fait à froid ou à chaud, l’huile ou la pommade odorante obtenue était ensuite battue dans l’alcool puis décantée et filtrée pour séparer l’alcool chargé de molécules aromatiques de la graisse qui les lui avait cédées.

Vieille photo montrant un atelier d'enfleurage

De nos jours, le plus souvent on utilise un solvant organique volatil synthétique (hexane, alcool benzylique ou autres…)
que l’on évapore ensuite pour obtenir une pâte contenant essentiellement les cires et molécules aromatiques du végétal, pâte appelée concrète (pour les végétaux soumis frais à l’extraction) ou un résinoïde (pour les végétaux utilisés après séchage). De même que dans le cas des enfleurages, afin de ne conserver que les éléments solubles dans l’alcool qui sont les plus aromatiques on procède à un mélange de la concrète ou du résinoïde avec de l’alcool par battage, souvent en chauffant. Le mélange est ensuite refroidi, décanté, filtré (on en retire ainsi en particulier des cires végétales…).

Tant dans le cas d’un enfleurage que d’une extraction par solvants volatils, on évapore ensuite le deuxième solvant qu’est l’éthanol, généralement sous vide, pour obtenir enfin l’absolue, qui est sans doute la matière la plus spécifiquement adaptée à la parfumerie alcoolique et la plus utilisée même si elle est parfois utilisée à des fins médicinales en aromathérapie.

Les « arômes naturels »

Là ça se complique un peu car les procédés d’obtention sont multiples.
Les arômes naturels peuvent être d’origine végétale ou animale. Ils doivent n’avoir subi qu’un nombre limité de transformations autorisées (extraction, concentration, distillation, torréfaction, fermentation ou réaction enzymatiques) et aboutir en tous cas à des préparations compatibles avec une consommation humaine…
Il n’est pas rare que l’on parte de jus pour les fruits et d’infusions pour le thé, le café ou plantes aromatiques.
Ces extraits étant passés à l’évaporateur rotatif avant d’être à nouveau mélangés en concentration souhaitée dans une base alcoolisée ou sucrée selon l’arôme…
(Et non pour une fois même si le schéma de l’évaporateur est un peu impressionnant, ça n’a rien de chimique !)

Leur plus fréquent inconvénient pour la parfumerie est donc d’être fréquemment sucrés… Mais le sucre semble pouvoir être en partie éliminé au glaçage du parfum, surtout à degré alcoolique élevé.

Schéma type d'évaporateur rotatif

Les goudrons ou huiles issues de pyrolyse

Principalement utilisée pour des bois (cade, bouleau, pins, chêne… le plus réputé en parfumerie étant le goudron de bouleau) la pyrolyse (pouvant étymologiquement se traduire plus ou moins par destruction ou liquéfaction par la chaleur) est un procédé consistant à distiller du bois à sec en le brûlant finalement dans la cuve de distillation et à en recueillir la fumée condensée sous forme d’une huile épaisse et noire qui présente évidemment une forte odeur …de fumée.

Schéma de pyrolyse du cade

Schéma de pyrolyse du cade