L’éternel (inutile ?) débat !

Un lecteur, Nicolaï Lo Russo, me faisant le plaisir d’un pertinent commentaire,
écrivait ceci au sujet du débat qui oppose ceux qui considèrent qu’une vraie parfumerie naturelle digne de ce nom peut exister et satisfaire aux critères qualitatifs modernes avec ceux qui affirment que sans synthèse la parfumerie retournerait à son niveau (estimé) du moyen âge.

« De toute façon ce débat est assez stérile : c’est comme si vous disiez “on ne peut pas faire de belle musique en dehors du synthétiseur (vs le clavier du piano) . Tout est question de savoir ou pas dompter la matière. Et cela me semble plus difficile avec les produits naturels, qui sont plus complexes et moins réguliers. »

Je trouve son commentaire intelligent et plutôt juste mais quand au choix du mot stérile je ne suis pas vraiment d’accord. Je pense qu’il voulait peut-être essentiellement exprimer l’idée qu’il était vain de discuter avec des gens défendant une position aussi évidement absurde mais je n’en suis pas certain.

Voici donc ma réponse en espérant qu’elle intéresse certain(e)s d’entre vous.

Nicolaï, vous avez quelque part raison concernant le côté inutile du débat, mais si vous notez comme moi d’emblée le côté absurde de la proposition de départ. C’est pourtant la position (absurde) défendue par 99% des gens de la parfumerie actuelle. A la moindre question portant sur les rôles du naturel et de la synthèse en parfumerie on entend ou lit ce genre d’absurdités dogmatiques, que finalement il n’y aurait point de salut pour la parfumerie (artistique tout au moins) hors du giron de la bonne dame Chimie (Au passage on emploie le terme chimie fine… personne n’en connaît la véritable définition donc ça fait bien, ça fait précis, élégant…).

Je sais, que face à la mauvaise foi on ne peut pas grand chose mais quand même, j’ai besoin de clamer haut et fort le contraire, en espérant que certaines personnes se poseront les bonnes questions grâce à mes affirmations au lieu de se laisser convaincre par le dogme industriel.

Quand à maitriser les matières vous avez à nouveau raison c’est plus difficile avec le naturel, c’est d’ailleurs une des raisons mises en avant pour justifier le recours systématique au synthétique et à l’artificiel… sauf que la vraie raison est mercantile et certainement à plus de 99% ! On (se) fait croire le contraire et pourtant… quand on connaît le coût moyen d’un jus naturel et celui d’un jus synthétique on comprend vite que la différence entre les deux est l’enjeu majeur. Messieurs les actionnaires, voulez-vous que nous réalisions une marge de 95% (hors frais de packaging/marketing et blablas en tous genres) ou une marge de 30% ? (Là encore, hors frais de packaging/marketing et blablas en tous genres.)

Sur le plan technique ce n’est pas la régularité des lots qui pose le plus de problèmes, ça en pose mais ça se gère, d’ailleurs la parfumerie moderne utilise encore parfois un peu de naturel, preuve que c’est faisable même quand on veut quelque chose de vraiment très reproductible.
Non, ce qui pose problème c’est que les matières premières naturelles sont des formes odorantes plus « massives » et anguleuses, chacune à sa forme tout comme les synthétiques mais des formes plus grandes et complexes. Pour les emboîter correctement il faut changer un peu d’échelle et bien connaître leur caractère (leurs angles…). Ca demande à mon avis plus d’expérience et surtout une expérience un peu différente de celle des parfumeurs modernes issus des écoles ou de l’exemple d’un maître lui-même habitué à la synthèse.
(Je suis désolé si cette image ne parle pas à tout le monde mais ça me semble être la meilleure représentation imagée que je puisse en donner en peu de mots.)

Certains parfumeurs issus des écoles de parfumerie modernes y viendront sans doute, les premiers, à l’instar d’Olivia Giacobetti chez Honoré des prés, utilisent des fractions, comme ça ils ne sont pas trop dépaysés, on utilise de la matière isolé du naturel, comme de la synthèse naturelle… Je comprends cette envie, ses avantages et le besoin qu’ils ont de procéder de la sorte mais je trouve ça dommage, les matières utilisées y perdent leur histoire, leur âme et leurs nuances propres.

Mais c’est comme dans tous les domaines, il faut de l’humilité pour admettre ses limites, pour admettre que l’on a encore à apprendre. La première réaction est la défense par le déni, par la négation de l’existence de l’autre possibilité. C’est humain, c’est classique et bien connu, un peu triste aussi mais c’est ainsi.
On surpassera ça un jour ou l’autre je crois, pour le plus grand bien de la parfumerie (naturelle) et …de l’humanité. 🙂

Publicités

9 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Nicolaï Lo Russo
    Juil 08, 2012 @ 21:00:26

    (Ah ! Parfait. Eh bien du coup je retranscrit ici ma réponse, c’est plus simple :
    « Oui, pas d’inquiétude, “stérile” n’est pas péjoratif. Je dis qu’on peut faire de la très belle parfumerie sans synthèse, d’autant que maintenant avec les dernières techniques de distillation moléculaire et autres extractions de “coeur de matières” (disponibles chez Robertet – pour qui y a accès…), on s’approche de plus en plus de la prodigieuse et inépuisable nature, en en extrayant la “substantifique moelle”, et de belle manière. Reste que la synthèse autorise un champ perceptif sans cesse renouvelé. Ce sont deux voies tout à fait acceptables et complémentaires. Avec leur défauts et qualités respectives (dont nous pouvons parler bien sûr). » (j’apporterai un complément suite à votre article présent, que je n’ai pas encore lu, mais là j’ai un truc sur le feu, je reviens vite 🙂 )

    Réponse

  2. Nicolaï Lo Russo
    Juil 09, 2012 @ 19:53:59

    Il est certain que les matières premières de la parfumerie traditionnelle « à l’ancienne » ou « naturelle » sont bien plus chères que les molécules de synthèse. Sur ce plan là, le désir (ma foi légitime) de faire des économies est défendable, actionnaires ou non. Par ailleurs ces matières ne sont pas totalement inépuisables, sont soumises aux aléas de Dame Nature, contrairement aux molécules de synthèses fabriquées à la demande, en voulez-vous ? en voilà. En ce sens, la parfumerie naturelle est une parfumerie d’équilibriste. De puristes dirons certains. D’un autre côté, de l’épauler par ce qu’offre la synthèse ne peut qu’être intéressant dans la mesure où en effet le champ olfactif devient plus vaste, la création nouvelle plus à la portée du parfumeur. Il faut toujours du nouveau (autre chapitre intéressant…)
    Mais c’est comme en musique. Si vous ne maîtrisez pas le jeu de clavier au piano analogique, vos prouesses électroniques sur synthétiseur seront bien limitées. Un musicien complet sait jouer du piano ET du synthé (qui lui ouvre des champs insoupçonnés). De la même façon un parfumeur devrait maîtriser le naturel (moins contrôlable mais plus profond) ET la synthèse (plus maîtrisable, mais plus « sèche »). En fait il faut des deux et il n’y a pas de raison majeure de les opposer. Après, d’aucuns extrémistes choisiront la voie « BIO 100% naturelle » (comme Honoré des Près et d’autres) ; avec une gamme olfactive forcément plus réduit, voire parfois assez pauvre (L’eau de toilette « Carottes » d’Honoré des Près, quoique construite par Mme Giacobetti « une des meilleurs nez du monde », n’est qu’une sorte de « jus » de graines de carottes assez rébarbative et vaguement saumâtre, mais très « tendance » auprès de la clientèle hype. Loin de la fragrance pure, on aborde ici la notion d’image et de contenant (au détriment du contenu). Monde des apparences. Il faut toute une mise en scène pour faire passer la pilule. Ça coûte assez cher. Mais je ne suis pas certain que ça donne de grands parfums.

    Réponse

    • NezHerbes
      Juil 09, 2012 @ 21:35:23

      Merci Monsieur Lo Russo, ainsi donc je dois être un extrémiste… 😀
      Mais répondons point par point.
      Les matières premières naturelles sont plus chères, certes mais au prix ou on vend la moindre cochonnerie synthétique de nos jours n’ayez crainte, on peut encore se permettre de proposer du 100% naturel sans même dépasser les prix habituels !
      Les matières ne sont pas inépuisables en effet mais j’ai eu connaissance par exemple de producteurs d’ambrette ne trouvant pas de clients, et d’autres me proposant une huile essentielle issues de la récolte d’il y a deux ans, pour de la sauge sclarée (un fournisseur pourtant excellent et compétitif) des paradoxes qui me laisse penser que nous pourrions sans problème trouver plus de naturel pour la parfumerie. Demandez aussi à Grasse si la production de rose de mai à augmentée ces dernières décennies
      Une parfumerie de puristes je veux bien mais je pense qu’on a le droit de l’être, chacun est libre d’utliser du synthétique, nez comme clients, idem pour le naturel.
      Croyez-moi, contrairement à ce que disent les défenseurs de la synthèse, le champs olfactif est déjà assez vaste, surtout avec les techniques modernes d’extracion et de fractionnement, sans compter d’éventuelles biosynthèses.
      Puis creusez un peu et vous verrez qu’il reste pas mal de plantes plantes non utilisées à ce jour alors qu’elle pourraient l’être. Et quand je dis pas mal je suis loin du compte.
      S’il n’y a pas de raisons d’opposer naturel et synthèse, à ce jour la chimie occupe pourtant la quasi totalité du terrain, même si c’est toujours la faible part de naturel qui est mise en avant pour raison d’image.
      Personnellement, je trouve la synthèse plus acceptable pour la parfumerie fonctionnelle, encore que je n’y tienne pas trop.
      Au pire. j’ai beau aimer les odeurs, des lessives moins parfumées laveraient tout aussi bien et comme de toutes façons, elle n’ont pas des parfums très originaux (c’est d’ailleurs voulu et peut-être même souhaitable pour nous éviter de trop grosses surprises olfactives sur notre linge) nous n’y perdrions pas grand chose.

      La chimie s’est opposée au naturel en utilisant d’ailleurs certains des arguments que vous utilisez ici, preuve que le conditionnement a fonctionné même sur un esprit comme le votre. 😉

      Au passage, Honoré des près n’est pas « BIO », il est 100% naturel, il y a là un peu de confusion, un peu entretenue… voir mon article passé… et leurs flacons !
      Je n’ai pas été tenté de sentir leur jus de carotte pour le moment mais j’ai fais la critique de certaines des compositions de Mme Giacobetti et il y en a deux que je considère (vraiment) très satisfaisantes. Deux au moins, car je n’ai pas tout senti. Là encore je vous renvoie à mon article et serais heureux que vous testiez mes préférés par vous-même puis me disiez ensuite si ça ne correspond pas à ce que vous appelez de grands parfums. La chose reste subjective mais je suis assez confiant tout de même, ils risquent de vous plaire plus que vous ne semblez l’attendre de parfums naturels.

      Réponse

  3. Irène
    Juil 10, 2012 @ 18:25:01

    Je suis tellement découragée que j’ai seulement envie de dire que … je suis découragée ! Cela va être difficile NezHerbes. « Champ olfactif plus vaste » ? Je suis assez sidérée. Tous ces parfums ont des notes communes : celles qui me sautent au nez et me font éternuer. Il faudra peut être convenir, un jour, qu’il s’agit de deux produits différents …

    Réponse

    • NezHerbes
      Juil 10, 2012 @ 22:00:10

      Heureusement, pour ma part, avec les années je suis de moins en moins facile à décourager. 🙂

      Et puis même si c’est un argument mi-faux, il est aussi mi-vrai 😀

      Par contre vous avez entièrement raison, c’est qu’en tête ça sent les aldéhydes, en fond ça sent l’éthylvanilline et/ou les « muscs blancs », quand on a de la chance il y a aussi un peu de naturel entre les deux mais il y a surtout beaucoup d’hédione, souvent du salicylate de benzyl et/ou des ionones et dérivés… assez souvent un peu de coumarine.

      En clair, oui ça sent trop souvent un peu pareil… le synthétique n’est donc pas garant de l’originalité loin de là !

      Réponse

  4. ambronyx
    Juil 15, 2012 @ 20:08:05

    Je rejoins monsieur Lo Russo qui dit que « tout est question de savoir dompter la matière » (quoique je préférerais le terme d’apprivoiser) et que « cela semble plus difficile avec les produits naturels ». Bien évidemment, car on travaille là avec du vivant, et qu’en obtenir tout le potentiel demande un profond savoir-faire et donc une ouverture d’esprit peu commune, mais également ardeur, persévérance, audace, lucidité, humilité… Bref toute la différence entre l’artisanat et l’art…

    Je fais triste mine si je me concentre sur l’actuel, tellement synthétique et chimérique, mais constater qu’il y ait encore des extrémistes (dont je fais partie), ou dit plus sympathiquement des « irréductibles » (gaulois ? Oui, j’en suis, mais heureusement il n’y a pas qu’eux !) me réchauffe le cœur et me stimule l’esprit. Continuez NezHerbes, j’adhère !!

    En effet, il y a nombre de plantes encore boudées et pourtant au parfum si intéressant ! Mais les nez sont bouchés, insensibles… combien de balades naturalistes ais-je suivi et m’y entendre dire par le guide es botanique que telle fleur ne sent rien, alors que moi, j’y trouve une signature odorante toute particulière… cet univers est à (re)découvrir, tous auront à y gagner, j’en ai la conviction.

    Tiens, encore une remarque : ah, le « parfum » des lessives… Non seulement ce n’est pas eux qui « lavent plus blanc que blanc », ni eux qui ôtent les mauvaises odeurs d’un linge sale, par contre ils encrassent les narines et la peau à qui mieux mieux… Habitudes et idées reçues ont la dent dure, heureusement qu’il y a des irréductibles encore plus coriaces ! 😀

    Réponse

  5. Irène
    Juil 16, 2012 @ 12:07:51

    Vous lire, Ambronyx, me fait un bien fou, au moment où j’écrivais que j’étais découragée …
    Découragée également que l’on ne se pose pas de question sur cette épidémie d’allergies de nez exténués qui n’en peuvent plus, de peaux qui n’en peuvent plus !
    Sans compter toute la culture qui va avec la connaissance et l’amour des plantes.
    Et je ne suis pas une illuminée qui traverse la vie, évanescente dans des voiles blancs, une bougie à la main en cherchant le Graal …
    Je fais les savons, les cosmétiques, les shampoings de toute la famille, de délicieux déodorants naturels, mes bougies (avec de la cire de soja non OGM et un peu de cire d’abeille), etc. Plus tout le reste.

    Réponse

  6. ambronyx
    Juil 16, 2012 @ 16:48:35

    Je fais quasi tous mes produits de soin (y compris médicinaux) et d’hygiène moi-même, et quand d’aventure je me retrouve contrainte à prendre quelque chose de synthétique (je pense surtout aux médicaments allopathiques), je m’efforce de toujours trouver les composants exacts, en comprendre leurs propriétés, afin de trouver une alternative naturelle. En règle générale, cela porte ses fruits.

    Pour rebondir sur le pourquoi de votre découragement, Irène, que je comprends tout à fait, j’ai constaté au fil du temps que de plus en plus de personnes s’interrogent plus qu’on ne le croie, simplement il y a une forme de résignation, de paresse ou de peur qui font qu’elles ne creusent pas plus loin… je suis la première à trouver ceci terriblement dommage, mais ma nature fait que je suis plus prompte à donner des coups de pieds au derrière que de m’en désoler 😀

    Alors, si l’on vous prend pour une illuminée, nous serons au moins déjà deux! Ceci dit, tout « folle » que je suis au yeux de ces « paresseux résignés », ils n’en reste pas moins que la plupart sont piqués de curiosité, voire d’envie, lorsque je discute un peu plus avant avec eux… donc, si avoir une vie intéressante et enrichissante rime avec quête du Graal une bougie à la main, je continuerai ardemment à m’abreuver à cette coupe ! 😉

    Réponse

  7. Irène
    Juil 19, 2012 @ 18:42:29

    Ambronyx, c’est à ce que je lisais ici que j’étais découragée. Pour le reste, je suis très heureuse des résultats que j’obtiens et mon blog est le témoin de mon engagement. Et, comme vous, je continue mon chemin avec obstination et bonheur.

    Réponse

Merci de participer au blog !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :