Le jardinier de La Pompadour

E.Demolder

par Eugène Demolder, 1904

Texte intégral disponible ici, libre et gratuit.

L’histoire est triste, c’est celle du (fictif) Jasmin Buguet, jardinier de la sulfureuse Madame de Pompadour (Connue tout d’abord comme Madame d’Etiolles -d’Etioles, dans ce livre et pour certains auteurs-).

Le portrait de la marquise de Pompadour par Maurice-Quentin Delatour

Le portrait de la marquise de Pompadour, Maurice-Quentin Delatour (reproduction partielle) - œuvre conservée au musée du Louvre, Paris

Très sensible aux odeurs il se régale de celles des fleurs du jardin puis de celle de la marquise et du parfum qu’elle porte.

Il se fait plus ou moins mener par le bout du nez par Martine la soubrette de la marquise qui imite parfois cette dernière et utilise un flacon du même  parfum, offert par sa maîtresse.
Il finira marié à elle mais amoureux de la Marquise il en cherchera l’odeur jusqu’à son dernier soupir.

Morceaux choisis :

– Viens que je te montre une plante nouvelle, continua M. Leturcq. Elle arrive d’Italie et fleurit ici pour la première fois.
Jasmin eut un battement de cœur en pénétrant dans la petite serre.
Un dévot n’est pas plus ému sous le porche d’une église. Cet amoureux des fleurs eût cherché l’eau bénite au fond des arrosoirs et se fût signé. Il tint son feutre sous le bras respectueusement.

Tubéreuse(olharfeliz.typepad.com)

Tubéreuse (www.olharfeliz.typepad.com)

– Vois, dit M. Leturcq avec un geste rond et une mine satisfaite. Jasmin s’arrêta devant deux tubéreuses. Blanches sur leurs longues tiges vertes et rougissant, comme honteuses de la volupté qui s’émanait de leurs corolles, capiteuses elles s’offraient au milieu d’un groupe de bromélias bigarrés qui semblaient épris des nouvelles venues.
– Caresse ! C’est doux, dit M. Leturcq. Jasmin obéit ; sa main trembla.
– Et celle-ci ? continua le vieux jardinier. C’était la Gordon des Anglais (ainsi appelait-on alors le gardénia !), tout aristocratique et élégante.
– Sont-elles belles ! murmura Buguet. Vous devez être fier de les montrer, monsieur Leturcq.
– Dame ! On a son amour-propre ! Malheureusement les connaisseurs sont rares.

Jasmin reprit sa route, émerveillé. Ces tubéreuses ! Sa cervelle en était troublée. Il lui semblait qu’il venait d’assister au déshabillé d’une princesse au jour de ses noces, dans un de ces contes qu’il lisait aux veillées. Et il était l’époux ! Il avait touché la chair blanche : sa main en restait parfumée !

Il reconnut aussi que l’odeur des tubéreuses était pareille à celle du flacon que Martine lui avait donné un jour en disant :
– Tiens, c’est de Mme d’Étioles ! Et il songea à Mme d’Étioles. Il se la figura pareille à la fille d’un lord qu’il avait vue au parc de Vaux-Pralin quand il s’y trouvait en corvée. Cette anglaise était pâle comme la gordon et, ainsi que cette fleur, vêtue de mousseline blanche.

(…)

Était-ce sa peau, ses cheveux, une odeur émanant d’elle qui avait ému son promis au point qu’il se crut au ciel ?
A la dérobée, la soubrette se pencha vers l’ouverture de son fichu.
Grand Dieu ! Ce parfum, c’était celui de sa maîtresse, le même qu’à Sénart !
Avant de partir, Martine en avait secoué la dernière goutte entre ses seins !

Elle pâlit.
– Ce n’est pas moi qu’il a embrassée, se dit-elle.

(…)

– Pouah ! dit Martine en secouant sa cotte avec un air précieux que Jasmin ne lui avait pas encore vu, ce n’était pas la peine de prendre un rien de benjoin pour échouer dans la charrette d’une poissarde. Je suis sûre que je pue l’anguille. Sens !

Avec une mine agaçante elle posa sa tête sur l’épaule de Jasmin. Celui-ci fut galant :
– Tu sens meilleur qu’un parterre d’œillets, et c’est double joie de te voir et de te sentir. Laisse-moi encore respirer l’odeur de tes cheveux.

Elle souleva un coin de sa capuce :
– Tiens !
Jasmin huma une bouffée.
– Et tu n’en profites pas pour m’embrasser ? Tu n’es guère
plus aimable envers moi que Monsieur d’Étioles vis-à-vis de sa
femme. Il est vrai que le marquis est laid !

(…)

Aussitôt Buguet la prend dans ses bras, la dévore de baisers. Les parfums de la Marquise se réveillent dans les chairs de la jolie fille : le jardinier reconnaît l’arôme du flacon que jadis lui a donné Martine et les odeurs de fraccinelle surprises à Sénart. Le charme exquis l’enivre à nouveau et attise follement sa jeunesse.

(…)

À la fin d’avril, les lilas et les arbres de Judée fleurirent. Les lilas lourds et voluptueux épandaient des senteurs bienheureuses ; les arbres de Judée se contentaient de leur pourpre claire. C’étaient les premières fleurs du jardin de Bellevue. Jasmin les fit offrir à Mme de Pompadour par Martine et Flipotte, qui les apportèrent sur une grande claie d’osier. La Marquise en garda durant tout le jour au corsage. Elle enfonçait son bras nu dans les branches fraîches, humait les odeurs pénétrantes du printemps.

Au soir Buguet retrouva, dans la tente dressée pour la favorite, les lilas qui étaient fanés. Il les prit dans ses mains, les porta à sa bouche, puis sa tête roula dans les thyrses et il ferma les yeux en cherchant d’autres parfums mêlés à ceux des plantes.

(…)

Tout se mariait, tout recelait une âme ailée, radieuse, donnant aux murs, aux parterres, aux arbres une physionomie spirituelle, une cadence parfumée, un rythme subtil.

(…)

Le parfum des plantes qui dormaient autour de lui dans l’ombre achevaient de l’étourdir et il lui semblait qu’il n’était plus du monde.

(Les années passent… Le couple vieilli…)

(Finalement, Jasmin gravement blessé par des émeutiers entrés chez eux à la Révolution, cherche encore dans ses derniers instants le parfum sur la robe de Madame de Pompadour que porte Martine.)

La vieille a imité l’accent de Mme d’Étioles. Buguet ouvre les yeux, ses lèvres remuent, il saisit la robe d’un geste vague. Jadis il épandit sur l’étoffe soyeuse des gouttes d’eau. Il la tache de sang. Ses doigts se crispent sur les rubans, s’accrochent aux nœuds. Ses narines paraissent chercher un relent de parfum.

(…)

Une histoire d’arbre pour finir

Calycanthus floridus

Fleur de l'Arbre Pompadour (Calycanthus floridus) par Phyzome (http://commons.wikimedia.org/wiki/User:Phyzome)

Le Calycanthe dont la noblesse du XVIIIe siècle s’enticha.

On planta cet arbuste dans le jardin des belles demeures et des châteaux. Son abondante floraison écarlate répandait un parfum épicé et souvent fruité, de fraise, puis de pomme mûre, ou de melon, voire de vin pour certaines espèces.

Même son feuillage parfumait la main de celui qui le froissait. Son écorce, même, servit un temps de condiment et sa racine à l’arôme camphré chassait les mites des gardes-robes !

Le Calycanthe était l’objet d’un tel engouement du temps de la Pompadour qu’on le lui dédia.

Ainsi prit-il le nom d’Arbre Pompadour.

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